Ce blog est consacré au bouledogue.
Rousse et blanche, elle a bien deux fois la taille de Petit Thomas, de longs poils qui ont la consistance de la laine, des yeux d'albinos et un museau bois de rose.
Moi, je la trouve plutôt vulgaire. Je n'aime pas ses allures tapageuses, ses aboiements sans cause et surtout cette fâcheuse manie d'essuyer ses pattes sur vos vêtements. Mais bien sûr, il ne s'agit pas de moi, il s'agit de Petit Thomas et Petit Thomas est amoureux. Quand on est amoureux on n'a plus aucun sens critique.
Dès qu'arrive la jeune chienne il commence à se ridiculiser. D'abord, hypocritement, il fait mille fêtes à son maître. Jamais aucun visiteur n'est accueilli par semblable dans d'allégresse et de bien-venue. Puis il entraîne sa bien-aîmée, multiplie les grimaces et les singeries, minaude.
- Voici un coussin. Asseyez-vous près du feu pour vous sècher. Votre fourrure est encore toute humide... Et quel affreux temps n'est-ce pas ?
La bien-aîmée s'assied ou plutôt se laisse choir de tout son long sur le coussin, offre son ventre au feu et grogne de plaisir.
- Permettez que je vous nettoie les pattes, continue Petit Thomas, qui ne perd aucune occasion de se rapprocher.
Le lèchage des pattes est suivi d'un lèchage d'oreilles long et minutieux. Puis...non, je ne peux pas dire ce qui se passe ensuite mais Petit Thomas a certainement perdu la tête. Un grognement hargneux, un bref coup de dents le rappellent aussitôt à la raison.
Alors, humble, patient, il s'assied à ses côtés et la contemple.
Quand on aime un petit chien, quand on a pour lui de l'amitié et de l'estime, il est bien pénible de lui voir oublier ainsi toute sa dignité.
De temps en temps j'essaie d'intervenir. Je tousse avec ostentation. Je fais du bruit, je passe même tout près de lui pour lui faire honte. Mais sitôt qu'il est en présence de la rousse épagneule Petit Thomas affecte de ne plus me connaître. Il ne me regarde même pas. Il n'a d'yeux que pour elle, la suit comme son ombre, se lève quand elle se lève, s'assied quand elle s'assied, marche dans son sillage et roule des yeux de nègre amoureux.
Grâce au ciel je n'entends pas tout ce qu'ils se disent. Et le peu que j'entends, je crois, pour le bon renom de Petit Thomas, qu'il est nécessaire de l'oublier. Je pense seulement : "comme il ressemble aux hommes" ! ...Cà m'attriste un peu.
Et puis cette chienne n'a aucun tact. Elle pourrait le repousser gentiment,le raisonner, lui expliquer qu'il est un temps pour l'amour... Non. Elle bâille d'ennui, elle grogne, elle ne cherche aucunement à dissimuler son mépris. C'est une chienne sans coeur et sans cervelle, c'est une orgueilleuse, c'est...
Moi, je ne peux rien faire qu'attendre. Attendre le soir, attendre que l'importun visiteur qui est son maître nous quitte et l'emmène et que Petit Thomas retrouve son bon sens. Et quand nous sommes seuls, tous les deux, vraiment seuls, je le regarde bien en face et...
Je ris.
Le rire est certainement ce qu'il supporte le moins.
Il hésite quelques secondes sur l'attitude à prendre.
Puis il se redresse, s'ébroue, affecte un air détaché et désinvolte.
- Peuh ! Fait-il avec dédain, ces rouquines !